L’histoire se passe au début de l’année 1989.
Il y a longtemps que je voulais faire connaissance de l’importateur qui nous confie le transport de ses conteneurs de mangues et d’avocats originaires du Mexique. Par chance un beau jour je reçois à mon bureau un avis de ladite société annonçant son arrivée.
Après un coup de fil très cordial, ce Monsieur fort aimable me propose de nous inviter à dîner au restaurant Cristou et moi. Super, nous nous réjouissons de cette perspective. C’est convenu, je choisis le restaurant, je suis sur place et je suis sensé connaître les lieux. Fort de cet avantage, à la fois pour lui faire plaisir et ne pas rater une si belle occasion offerte, mon choix se porte sur celui de San Angel dans le quartier de Coyoacan, qui est le plus chouette comme décor et une des bonnes tables de Mexico.![securedownload[1]](http://chroniquessansraison.files.wordpress.com/2011/04/securedownload1.jpg?w=640)
A l’heure convenue nous nous retrouvons et nous découvrons un homme fort sympathique et affable. Nous échangeons nos cartes et commençons à deviser. La présence de Cristou nous oblige grâce à Dieu à avoir des sujets de conversation autres que boulot boulot. Bientôt il y aura des élections présidentielles au Mexique, le parti au pouvoir ne devrait rien craindre d’une opposition naissante pas encore à même de remplacer l’indéboulonnable PRI, le parti révolutionnaire institutionnalisé. Nous passons à table, les conversations se poursuivent.
A l’occasion d’un blanc un peu plus long que les autres notre hôte nous dit presque discrètement que son fils chante. Cristou et moi ne prêtons qu’une oreille distraite à ce commentaire, nous sommes autrement plus absorbés par nos merveilleuses gambas, cuites au barbecue et savamment épicées. Ha ! Tiens comme c’est intéressant un fils qui chante. Visiblement nous ne portons pas l’intérêt qu’il faut à ce que nous dit ce Monsieur qui a l’âge de mon père. Dans mon esprit le fils chanteur doit être un soprano connu dans le petit monde de la musique classique dont j’ignore tout. Je ne suis pas fin musicologue du tout. Cristou dans ce domaine n’est pas beaucoup plus forte que moi, mais sottement nous n’approfondissons pas le sujet. Grave erreur de politesse de notre part, car nous ne voyons pas l’intérêt que porte ce père à son fils.
Le repas se poursuit et alors que nous attaquons le dessert, une salade de fruits d’anthologie, à croire que tous les fruits de la création se sont donnés rendez-vous à notre table… A nouveau notre interlocuteur relance le sujet sur son fils et presque timidement nous dit qu’il s’appelle Jean-Jacques. Tout autre que nous aurait dû percuter, mais voilà nous n’avons jamais eu la télévision et les journaux comme les magazines n’entrent chez nous que quand ils sont subtilisés dans une salle d’attente. Les dossiers musique classique ou contemporaine, pop ou pas, nous les sautons allègrement. Ma culture musicale s’arrête aux Bee Gees, aux Beatles, et aux Beach boys. J’étonne encore mes amis en leur disant les noms et prénoms officiels de Ringo Star le batteur des Beatles. En revanche parmi les français outre l’incontournable Johny, je garde en mémoire curieusement Jean Ferrat. Ma grand’mère l’aimait bien, cela m’avait paru tellement incongru de sa part que j’en suis venu à le découvrir puis à l’apprécier à mon tour. Mais là pour le coup le prénom Jean-Jacques ne nous dit absolument rien ni à l’une ni à l’autre. En face de nous, un profond dépit commence à se dessiner sur le bon visage de notre interlocuteur. Peut-être avons-nous abusé de ces petites Coronitas bien fraîches et notre cerveau ne réagit plus avec la vivacité requise. En tout cas nous ne réalisons pas l’étendue de la consternation qui plane sur notre table.
Après le dessert doit en toute logique venir la note… L’ambiance a un peu perdu de son allant, et je crois bien que l’invitation va passer à l’as. Monsieur Glodman n’insiste vraiment pas pour payer et c’est de bonne guerre que je m’exécute, c’est tout de même mon client après tout.
Rentrés à la maison nous demandons un peu à la cantonade à nos enfants s’ils ont entendu parler d’un chanteur du nom de Jean-Jacques Goldman ? Quel tollé ! « Bien sûr que nous le connaissons c’est le chanteur le plus connu, le plus adulé, le plus romantique… » Nous n’en revenons pas, quelle gaffe, quelle bourde, nous avons dîné avec le père du chanteur le plus lancé de son temps, une star de la musique, l’idole des jeunes dont une de nos nièces ne rate pas un concert, et c’est là notre réaction !!!… Ce soir-là nous perdons des points précieux dans le ranking des « parents dans le coup ». Comme punition nous passons directement dans la catégorie horrible des dinosaures indécrottables. L’histoire fait le tour de tous les copains qui n’en peuvent plus de moqueries, nous croulons sous les quolibets, toute honte bue.
Le lendemain je ne peux même pas m’excuser auprès de Monsieur Goldman, il est reparti vers l’Europe. J’espère seulement qu’il n’ira pas raconter à son fils l’étendue de l’ignorance de certains… Si je ne suis pas devenu un groupie de Jean-Jacques Goldman, depuis je me suis un peu rattrapé j’ai lu quelques biographies le concernant, et j’y ai aussi découvert son père.
J’ai appris mais un peu tard que cet homme fut un résistant de la première heure pendant le conflit de 39-45. Peut-être a-t-il croisé Romain Gary ou Joseph Kessel qui m’ont aidé à comprendre un peu mieux l’état d’esprit des héros anonymes sans lesquels la guerre se serait sûrement éternisée. Grâce à cette soirée j’ai maintenant un visage et un nom à ajouter à la liste des combattants de l’ombre, Ils sont mes modèles secrets.
Voilà, c’est tout pour aujourd’hui !
![moulinahuile[1]](http://chroniquessansraison.files.wordpress.com/2011/04/moulinahuile1.jpg?w=1024&h=682)








