Ce qui s’appelle rater le coche !

L’histoire se passe au début de l’année 1989.

Il y a longtemps que je voulais faire connaissance  de l’importateur qui nous confie le transport de ses conteneurs de mangues et d’avocats originaires du Mexique.  Par chance un beau jour je reçois à mon bureau un avis de ladite société annonçant son arrivée.

Après un coup de fil très cordial, ce Monsieur fort aimable me propose de nous inviter à dîner au restaurant Cristou et moi.  Super, nous nous réjouissons de cette perspective. C’est convenu, je choisis le restaurant, je suis sur place et je suis sensé connaître les lieux. Fort de cet avantage, à la fois pour lui faire plaisir et ne pas rater une si belle occasion offerte,  mon choix se porte sur celui de San Angel dans le quartier de Coyoacan, qui est le plus chouette comme décor et une des bonnes tables de Mexico.

A l’heure convenue nous nous retrouvons et nous découvrons un homme fort sympathique et affable.  Nous échangeons nos cartes et  commençons à deviser. La présence de Cristou nous oblige grâce à Dieu à avoir des sujets de conversation autres que boulot boulot. Bientôt il y aura des élections présidentielles au Mexique, le parti au pouvoir ne devrait rien craindre d’une opposition naissante pas encore à même de remplacer l’indéboulonnable PRI, le parti  révolutionnaire institutionnalisé. Nous passons à table, les conversations se poursuivent.

 A  l’occasion d’un blanc un peu plus long que les autres notre hôte nous dit presque discrètement que son fils chante.  Cristou et moi ne prêtons qu’une oreille distraite à ce commentaire,  nous sommes autrement plus absorbés par nos merveilleuses gambas, cuites au barbecue et savamment épicées. Ha ! Tiens  comme c’est intéressant un fils qui chante.  Visiblement nous ne portons pas l’intérêt qu’il faut à ce que nous dit ce Monsieur qui a l’âge de mon père.  Dans mon esprit le fils chanteur doit être un soprano  connu dans le petit monde de la musique classique dont j’ignore tout. Je ne suis pas fin musicologue du tout.  Cristou dans ce domaine n’est pas beaucoup plus forte que moi, mais sottement nous n’approfondissons pas le sujet.  Grave erreur de politesse de notre part, car nous ne voyons pas l’intérêt que porte ce père à son fils. 

Le repas se poursuit et alors que nous attaquons le dessert, une salade de fruits d’anthologie, à croire que tous les fruits de la création se sont donnés rendez-vous à notre table… A nouveau  notre interlocuteur relance le sujet sur son fils et presque timidement nous dit qu’il s’appelle Jean-Jacques. Tout autre que nous aurait dû percuter, mais voilà nous n’avons jamais eu la télévision et les journaux comme les magazines n’entrent chez nous que quand ils sont subtilisés dans une salle d’attente. Les dossiers musique classique ou contemporaine, pop ou pas,  nous les sautons allègrement. Ma culture musicale s’arrête aux Bee Gees, aux Beatles, et aux Beach boys.  J’étonne encore mes amis en leur disant les noms et prénoms officiels de Ringo Star le batteur des Beatles. En revanche  parmi les français outre l’incontournable Johny,  je garde en mémoire curieusement  Jean Ferrat.  Ma grand’mère l’aimait bien,  cela m’avait paru tellement incongru de sa part que j’en suis venu à le découvrir puis à l’apprécier  à mon tour.  Mais là pour le coup le prénom Jean-Jacques ne nous dit absolument  rien ni à l’une ni à l’autre.  En face de nous, un profond dépit commence à se dessiner sur le bon visage de notre interlocuteur.  Peut-être avons-nous abusé de ces petites Coronitas bien fraîches et notre cerveau ne réagit plus avec la vivacité requise.  En tout cas nous ne réalisons pas l’étendue de la consternation qui plane sur notre table.

 Après le dessert  doit en toute logique venir la note… L’ambiance a un peu perdu de son allant, et je crois bien que l’invitation va passer à l’as. Monsieur Glodman n’insiste vraiment pas pour payer et c’est de bonne guerre que je m’exécute,  c’est tout de même mon client après tout.

Rentrés à la maison nous demandons un peu à la cantonade à nos enfants s’ils ont entendu parler d’un chanteur du nom de Jean-Jacques Goldman ?  Quel tollé !  « Bien sûr que nous le connaissons c’est le chanteur le plus connu,  le plus adulé, le plus romantique… » Nous n’en revenons pas, quelle gaffe, quelle bourde, nous avons dîné avec le père du chanteur le plus lancé de son temps, une star de la musique, l’idole des jeunes dont une de nos nièces ne rate pas un concert,  et c’est là notre réaction !!!… Ce soir-là nous perdons des points précieux dans le ranking des « parents dans le coup ». Comme punition nous passons  directement dans la catégorie horrible des  dinosaures indécrottables.  L’histoire fait le tour de tous les copains qui n’en peuvent plus de moqueries, nous croulons sous les quolibets, toute honte bue.

Le lendemain je ne peux même pas m’excuser auprès de Monsieur Goldman, il est reparti vers l’Europe. J’espère seulement qu’il n’ira pas raconter à son fils l’étendue de l’ignorance de certains… Si je ne suis pas devenu un groupie de Jean-Jacques Goldman,  depuis je me suis un peu rattrapé j’ai lu quelques  biographies le concernant, et j’y ai aussi découvert son père.

J’ai appris  mais un peu tard que cet homme fut un résistant de la première heure pendant le conflit de 39-45. Peut-être a-t-il croisé Romain Gary ou Joseph Kessel qui m’ont aidé à comprendre un peu mieux l’état d’esprit des héros anonymes sans  lesquels la guerre se serait sûrement éternisée. Grâce à cette soirée j’ai maintenant  un visage et un nom à ajouter à la liste des combattants de l’ombre,  Ils sont mes modèles secrets.

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui !

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Une sortie bien sympathique.

Ce matin nous avons fait plein de choses, nous sommes sortis de la ville pour aller à Omdurman. Il y a plusieurs orthographes pour le nom de ce patelin qui n’est ni plus ni moins, depuis l’extension de la capitale, que le Khartoum sur la rive Ouest du Nil Blanc; devenant par la suite le Grand Nil tout simplement. Nous avons d’abord vu un très antique moulin à graines de sésame pour faire de l’huile de sésame vous vous en étiez douté, le litre d’huile de sésame coûte sur place 5 Livres soudanaises, soit à peu près 2,5 usd. Le moulin est meut par un grand chameau (un dromadaire en réalité) à qui on a bandé les yeux et qui tourne en rond toute la sainte journée attelé à un grand bricolage fait de pièces de bois et lesté par un lourd chargement de pierres. C’est un système un peu comme le jeu de l’équilibriste qui se tient sur une pointe avec un grand balancier lui permettant  des mouvements sans chuter. Nous avons pris des photos de l’ensemble, le maître meunier a été fort sympathique et disert, bien évidemment nous n’avons pas tout compris loin s’en faut. Forts de cette première mise en jambes, nous en avons profité pour nous faire confirmer l’itinéraire pour atteindre le but final de notre promenade: le marché aux bestiaux.

« C’est tout droit !» Nous dit-il, « Vous ne pouvez pas vous tromper, puis il faudra tourner sur la gauche… » Nous voilà partis pleins d’entrain. Au bout de 2 ou 3 kilomètres nous apercevons effectivement un troupeau de camélidés et des bêtes à cornes rassemblées un peu plus loin sur la gauche. A pied, nous y allons franchement et observons ces charmantes créatures, un gros taureau blanc vient à notre rencontre, et là je me rapproche d’un camion, seul abri à 300 mètres à la ronde, opportunément abandonné, il pourra nous servir d’abri le cas échéant… Arrive un gars avec des bottes en caoutchouc, sale comme tout, plein de sang et armé d’un coutelas grand comme ça ! C’est un boucher et pas du tout un assassin sanguinaire, nous discutons à bâtons rompus, je ne le contredis pas car lui est armé et moi pas!

Ainsi donc nous ne sommes pas à la foire aux bestiaux! C’est seulement dans un abattoir de quartier. Gentiment on nous invite à assister à l’abattage du bétail, je décline l’offre car nous n’avons pas pris de petit déjeuner. J’aime autant me faire servir un super bon café à la cardamone par une créature de rêve que j’aperçois derrière son petit fourneau à charbon de bois, plutôt que de chercher à avoir le cœur soulevé. Le café, excellent comme toujours (1 livre soudanaise par personne) est le prétexte pour tous les travailleurs du coin pour venir observer les blancs que nous sommes. Il y en a un qui sait 3 mots de français, Sarkozy est mentionné, mais ici comme en Syrie on préfère Chirac l’ami des frères Musulmans, et ils ne se cachent pas pour le dire! Ce qui prouve bien,  s’il le fallait, que sous leurs turbans et leur air de sortir de l’histoire les Soudanais savent et comprennent  la politique internationale. La voisine de Madame café vend des cigarettes et des biscuits alignés sur un petit meuble bancal, elle me demande si Cristou est une amie, je lui fais comprendre que nous sommes mariés et la voilà partie en des commentaires sans fin avec sa voisine. Les cheveux blancs de Cristou interpellent et les laissent interloquées…Nous profitons de ce moment d’intimité pour nous faire confirmer l’itinéraire  de notre escapade : la foire aux bestiaux. Un gars plus malin que les autres saute sur l’occase et dans notre voiture, il doit aussi y aller.

Et nous voilà repartis! Nous abandonnons tout tracé de rue ou de chemin pour suivre une piste sablonneuse qui zigzague entre des quartiers misérables écrasés de soleil. Pas un arbre, pas un coin de fraîcheur,  des ordures partout, des plastics colorés décorent tous les arbustes, des bourricots trottinent attelés à leur carriole,  copieusement bastonnés par leurs cornacs, mais quelle manie! Pourquoi brutaliser à longueur de temps ces pauvres bêtes?

Finalement une immense esplanade s’ouvre devant de notre véhicule, notre passager est super content, il va retrouver ses copains et raconter comme les blancs sont bizarres. Nous descendons et allons admirer un bétail composé essentiellement de taureaux tous très beaux. Ils arrivent du Darfour il y en a des milliers et seront vendus pour être consommés soit en Arabie Saoudite soit en Egypte. Les bouviers sont tous à pied, et comme de juste cognent de leur long gourdins recourbés sur les bêtes qui ne veulent pas obéir, ou bien qui se battent entre elles. Toute cette sauvage brutalité baigne dans une poussière couleur sable clair assez magique, on dirait ces photos romantiques à la façon de David Hamilton, mais le sujet est bien différent !

Ces cow boys d’un autre genre en sandalettes, turban et djellaba blanche font un spectacle étonnant. Nous poursuivons notre promenade sur l’immense champ de foire et nous nous rapprochons des camélidés. J’aime bien les chameaux, Don Juan prétend que le chameau ou le dromadaire comme on voudra, est le résultat d’un comité d’étude chargé de dessiner un cheval, grand, rapide, sobre, capable à la fois d’être monté par des humains et de supporter de lourdes charges. Il en est sorti le chameau, ou dromadaire pour les puristes. Je le trouve assez sympa malgré son air hautain, ses borborygmes cocasses, ses pets incessants et ses crottes ridicules, c’est mon animal fétiche.

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui !

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Les chars d’assaut.

Gros nuages de poussière et de fumée au loin sur la route en arrivant à Kosti. Tout d’un coup on comprend vite ce qui arrive, un gros, un énorme char d’assaut, chinois sans doute mais je ne pourrais pas préciser. Des soldats sont accrochés un peu partout. L’engin déboule à fond de train sur l’étroite route reliant Kosti au pont sur le Nil, terrorisant bourricots et taxis brinquebalants.

Compte tenu des embardées que fait le pilote du blindé, je demande au chauffeur de bondir hors de la chaussée et de se mettre bien sur le côté, même un gros véhicule comme notre Toyota Land Cruiser n’est pas vraiment un obstacle pour le monstre vert. Il nous croise dans un vrombissement d’un autre âge, les troufions sont hilares et couverts de poussière. Peu de temps après le frère jumeau du premier blindé arrive lui aussi à toute vitesse, également bourré de soldats brandissant des armes. Où peuvent bien aller ces bidasses en folie, quelle est la raison de leur joie ? Nous sommes dans une zone vaguement tampon entre le Nord et le Sud Soudan, mais je ne chercherai pas à savoir quel est le l’objectif des fêtards sur chenilles. Ce n’est pas le moment d’attirer l’attention sur nous !

Sur le bord de la route les gens hésitent entre terreur et enthousiasme. Il faut dire qu’après 20 ans de guerre civile les armes ont de quoi déstabiliser. Chacun doit penser, pourvu qu’ils ne s’arrêtent pas et qu’ils aillent au diable ! Une fois la poussière tombée et le silence revenu, il ne reste plus que les marques laissées par les chenilles sur la chaussée et un certain malaise il faut bien le dire.

Après cette halte providentielle, les bourricots attelés à leur carriole reprennent leur interminable noria de transport d’eau, philosophes sous la pluie de coups qui leur meurtri la croupe, pauvres bêtes.

Les chinois derniers demandeurs d’énergie ont jeté leur dévolu sur le pétrole soudanais. Une importante partie de la production locale leur est réservée, en échange… de grands travaux, du matériel militaire, et une aide technique omniprésente.

Demain nous retournons à Khartoum. On va voir s’il y a moyen de faire accélérer la documentation douanière… Ici tout est clair, fini et parti, il ne reste plus rien sur le chantier, tout est sur la route ou bien déjà arrivé au port d’embarquement.

Une page se tourne, l’aventure sur les bords du Nil touche à sa fin ce qui est bien triste dans le fond. L’ambiance me plait bien, même si ce n’est pas tellement folichon il faut bien le dire. Mais il y a le Nil millénaire, le petit peuple soudanais attachant et accueillant,

le ciel d’un bleu inégalé, les oiseaux magnifiques nichant par centaines sur les berges, la végétation et surtout les jacinthes flottantes si belles mais en même temps si envahissantes que l’équilibre écologique de la zone en est perturbé, le climat si agréable, il fait très chaud tout de même! Le décor vaut bien ce petit désagrément.

A Rabak nous avons trouvé un fournisseur de bière sans alcool made in Egypt, merci les égyptiens pour un coup vous m’êtes sympathiques! Pour notre dîner de départ Sergio s’est dépassé. Au menu ragoût de mouton avec force légumes le tout assez relevé à l’excellente poudre de piments : la chata, très bon! En plus bien arrosé, c’est un vrai régal que nous avons pris… au bureau! Le gardien et le chauffeur y ont droit eux aussi, mais pas à la bibine car même sans alcool c’est de la bière et le Coran dit NON. Comme dessert nous avons une pastèque que nous avons « salomoniquement » coupée en deux pour la partager avec Ali et son compère le gardien qui louche, je n’arrive pas à me mettre son nom en tête.

Les restes sont partis pour les chiens, ils ont commencé à manger bien sagement, presque poliment puis comme il n’y en avait sans doute pas assez, ça c’est terminé en bagarre rangée comme toujours ! L’un d’eux a du être sérieusement mordu car longtemps ses gémissements ont crevé le silence de la nuit, quelle vie de chien!

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui !

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Le vieux marcheur romain

L’autre soir, nous sommes encore en hiver, en allant en voiture à Figueras, nous dépassons un pauvre gars qui chemine sous une pluie glaciale. L’âme du bon Samaritain qui sommeille en chacun de nous me demande de m’arrêter pour l’embarquer lui et ses vieilles hardes. Son paquetage se compose d’une petite carriole de marché, habituellement tirée par les ménagères et de deux grands sacs plastique bien pleins. Je fourre tout dans le coffre et lui s’installe sur le siège arrière. Il est italien et comme je comprends un peu la langue, le voilà qui nous raconte sa vie. Il a vécu jusqu’à l’âge de 52 ans à Rome, puis un beau matin il a décidé de découvrir le monde… Et ça fait 12 ans qu’il marche dans tous les sens en Europe. Un voyage sans but bien précis, au gré de son humeur vagabonde.

Il nous parle de tout en vrac, sans doute cela lui fait-il plaisir de pouvoir  échanger quelques mots. Le pauvre il sent un peu le négligé, mais il est en grande forme physique pour un bonhomme de 64 ans qui dort à la dure depuis si longtemps. Certaines étapes l’ont marqué plus que d’autres, Thionville ??? On se demande le but recherché pour aller dans un tel patelin ! Curieusement pour une personne qui ne se déplace qu’à pied, il a beaucoup insisté sur les aéroports de Roissy et Orly, où il est allé à pied évidemment, pour voir les avions !

Des souvenirs épars remontent à la surface dans son discours, l’Allemagne qu’il n’a pas beaucoup aimé, tout y est très cher et en plus il ne parle pas le tedesco ! En revanche il parle assez bien le français pour avoir travaillé à plusieurs reprises dans le secteur agricole, ramassage des pommes, vendanges etc. Il a une connaissance très précise du coût de la vie et sait où trouver les grandes surfaces qui pratiquent des tarifs de combat ! A son avis les prix les plus bas sont en Espagne en revanche les routards dans son genre n’y sont pas bien vus. En France, parait-il, les gens sont plus sympas avec les pauvres…. Il possède assez bien l’espagnol et aussi le catalan, mais oui ! Rappelons au passage que cette langue est considérée comme très proche de celle parlée par les légionnaires de la Rome antique .

Il nous a avoué être retourné chez lui à Rome voilà 5 ans… On se demande l’accueil qu’il a pu avoir pour qu’à nouveau il soit sur les routes.

Comme il le souhaite, nous le laissons à la gare de Figueras, qu’il connaît et sait où passer la nuit sans soucis. Je lui recommande chaudement de se diriger vers le sud, Valencia, plutôt que d’aller à Madrid sa première option, les hivers y sont très rigoureux. Discrètement nous lui glissons un bon billet dans la main alors qu’il reprend possession de ses pauvres affaires. Il se confond en remerciements à la fois en français et en italien, nous rassure en disant que ses sacs de couchage sont bien chauds… Je pense que sa tête est moins solide que son corps, il a une pogne de fer le bougre.

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui !

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Une journée au bord du Nil.

Des péniches cabossées sont amarrées sur le quai de Rabak, il fait chaud sans doute 38 ou 39° à l’ombre, au soleil ça cogne bien. Ce sont des péniches hors d’âge contemporaines de l’arche de Noé c’est sûr! Faites en tôles rivetées et avec des bosses absolument partout. Les câbles en acier qui servent d’amarre ont tailladé les superstructures lui donnant l’aspect d’énormes boîtes de sardines mal ouvertes. Une série de camions modèle Bedford made in England mais customisés au Soudan de 40 ans d’âge sont en batterie pour un transbordement à la soudanaise. Tout est bien organisé pas de cris, juste des chants pour se donner du courage, car tout se fait à dos d’homme comme au bon vieux temps des dockers costauds.

Le chauffeur fait aussi office de pointeur, c’est le seul gros et le seul en djellaba et bonnet blanc. Tout le reste de la valetaille est en haillons et bien noir de peau. Le jhawaya est salué aimablement c’est toujours rigolo de voir un blanc qui passe et n’est pas agressif.

La noria des dockers est commencée, avant de passer à l’arrière du camion chaque porteur se saisit d’un bâtonnet bleu de 10 centimètres de long dont un petit tas est disposé à côté des camions, en cadence deux acolytes se saisissent d’un sac de 50 kilos qui est balancé en un tournemain sur les épaules du porteur, en cadence et toujours en chantant la même chose, un deuxième sac est placé sur le premier. Et voila 100 kilos! Le costaud sans tituber passe par dessus les câbles, va sur la barge, remet son bâtonnet au pointeur et décharge ses deux colis sur un tas déjà bien formé. En tongs à moitié défoncées, il grimpe sur des sacs qui forment un semblant d’escalier. Ce sont des sacs portant la bannière étoilée des États Unis et contenant du riz ou bien des haricots. American Aid peut-on lire dessus. Il y en a des dizaines de tonnes. Les camions se vident, les péniches s’enfoncent doucement et bientôt c’est fini! Les porteurs se changent en deux secondes et trouvent des fringues à peu prés décents. Le pointeur a fini son boulot, sans changer de casquette il monte dans son camion faire le chauffeur. ” Jhawaya veux-tu profiter du camion pour retourner en ville?” “Non merci je reste ici pour l’instant” Sympa le mec.

Bientôt ce sera l’heure du Salah du soir et tous se retrouvent en rang pour prier ensemble au bord de la route sur un tapis rapidement déroulé. Puis se sera l’heure du dîner, petite plâtrée de haricots et un thé, le soir c’est léger. Les soudanais prennent un repas vers 10H00 du matin à base de foull, haricots rouges ou fèves, en rata tiède, écrasés dans une grosse gamelle avec des boulettes de poulet frit, de la mie de pain et un peu de jus pour faire passer. C’est avec une bouteille de Coca vide qu’ils écrasent cette mixture qui leur tiendra au corps, c’est pas cher et ça nourrit. D’ailleurs ils sont costauds comme tout.

Le soir tombe une fois de plus le soleil se glisse derrière les poutrelles du pont métallique construit par les Anglais. Pas un souffle d’air. Ce soir nous irons dîner sur le bord de la route où des cabanons servent des petits dîners, de la salade de tomates et du kharrouff pour pas grand-chose. Les gens sont sympa, ils nous dévisagent un peu, nous sommes avec Ali qui voit la vie en rose. A coté une jeune fille accroupie à même le sol est derrière ses petits fourneaux et prépare les boissons chaudes du soir sur du charbon de bois, thé et café aromatisés au goût des consommateurs. Elle est habillée comme un princesse d’une grande robe de satin noir aux manches vaporeuses, un foulard jaune met une note de fraîcheur à cette silhouette un peu austère. Elle a de belles dents blanches qui vont bien avec sa peau noire. Bientôt une de ses amies vient lui tenir compagnie, sans doute pour pouvoir observer les jhawayas de plus près, elle aussi est habillée en noir mais avec recherche, de grands dessins en fil doré décorent son dos, toutes les deux se racontent des histoires et sourient. Ali a fini sa prière et maintenant assis auprès de nous il récite tout doucement les Tiza Tizanin noms d’Allah en égrenant sont grand chapelet. Il est agréablement surpris que j’en sache quelques uns! Tout bon musulman se doit de savoir par cœur les 99 noms d’Allah! Ali ne veut pas dîner, car il a prévu de partager son repas avec le gardien tout à l’heure quand nous serons de retour au camp. Il prend juste un Seven Up, et nous explique quelque chose de drôle mais que je n’ai pas compris, comme souvent!

Un peu plus loin un grand brasero envoi des volutes de fumée parfumée, c’est indispensable! L’odeur des ordures brûlées est assez forte, c’est un moyen efficace pour éloigner à la fois les miasmes et les moustiques. Dans un nuage de poussière un bus de marque chinoise traverse le terrain vague qui nous sépare de la route pour se rapprocher de notre estaminet. Toute une palanquée de voyageurs en descend, mais heureusement ils doivent faire leur prière un peu plus loin avant d’envahir les tables vides qui nous entourent. Nous partons. La note avec les deux Coca que nous avons pris fera en tout 19 livres soudanaises, soit un peu plus de 6 euros. Je ne pense pas que ce repas aurait été du goût de Blas mon copain grand gourmet devant l’éternel… Après les sempiternels barrages de l’armée et leurs ordres débiles, nous passons devant les kalachnikovs avec un sourire un peu jaune tout en commentant tout bas: “Mon Dieu que les militaires sont stupides!”

Voilà c’est tout pour aujourd’hui.

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Le départ de Rabak.

La voiture est chargée de nos maigres bagages, nous sommes le mercredi 03 Février, la matinée ne fait que commencer. Sergio et moi nous nous séparons des derniers employés du camp à Rabak. Ab der Rhaman l’homme à tout faire du camp dévisse son chapeau noir, il est chauve et avec sa tronche il me rappelle l’ignoble Egskull; l’horrible personnage des aventures du Lieutenant Blueberry. Le gardien qui louche me porte sur son cœur, il est sympa mais je ne me souviens jamais de son nom. Sirh est le plus cordial de tous, je suis allé chez lui dans le temps, sa sœur est professeur d’anglais, il habite une de ces petites maisons de Kosti que les anglais avaient faites construire pour les employés des chemins de fer soudano-british d’avant l’indépendance. Nous allons dire au revoir à la bande de bras cassés bien sympathique du chantier voisin qui moisi tranquillement dans les containers d’habitation un peu plus loin. Salut El Ghani, salut Dawel Behd, salut Abdullah El Noor le voleur de paye.

Un bruit de ferraille indescriptible arrive de l’horizon, c’est le train! Un train immense, toute une litanie de wagons de passagers qui s’apprête à passer le pont en direction de Kosti. Bourré de soldats que l’on voit prendre l’air aux fenêtres de ce tortillard sans confort. Les plus agiles sont sur le toit assis sur la tôle surchauffée. Il doit faire bon là-haut! La colonne de wagons sans âge s’ébranle sous nos yeux avec lenteur, la deuxième moitié du train est composée de wagons de marchandises ayant aussi appartenu aux anglais avant l’indépendance en 1956. Encore plus minables que les wagons de passagers on se demande ce qu’ils peuvent transporter. Pour finir le dernier wagon possède un semblant de blindage rassurant pour fermer la marche. Tout ça me rappelle les heures glorieuses de la révolution au Mezique avec Emiliano Zapata et Pancho Villa.

Bon voyage les bidasses! Engagez vous qu’y disaient, vous verrez du pays!

Les voila partis pour des aventures militaires dans le Sud Soudan, les oiseaux un moment effrayés reprennent position dans leurs perchoirs habituels

Nous prenons la route… mais avant il faut faire le plein, mais pas n’importe quel plein, il faut appliquer la méthode locale!

Fastoche!

Tout d’abord trouver le fameux dépôt de Gaz Oïl, nous roulons hors route dans un paysage de papiers gras et de plastiques multicolores accrochés aux petits épineux, c’est assez joli! Après deux fausses routes nous le trouvons. Le gars in charge nous envoie au bureau pour obtenir l’indispensable admitatur, car nous sommes en compte, la facture viendra plus tard. On traverse le terrain vague poussiéreux pour obtenir le wharagah en question. Faut mettre le moteur de la pompe en marche, c’est un engin chinois qui n’a pas l’air en mauvais état, il démarre au quart de tour! Merci aux Dieux chinois de la mécanique !!!

Mais la joie est de courte durée, le voila qui tousse, crache, et finalement s’étouffe et meurt. C’est bien triste! Va et vient sous le soleil… Encore quelques tentatives infructueuses, le temps passe. Un individu providentiel vient prêter main forte au gars in charge assez dépité. Ha! ça démarre, les tuyaux se mettent à trembler c’est bon on peut y aller. Le bec verseur est adapté aux réservoirs de camions, même si notre Toyota Land Cruiser est un gros véhicule l’opercule du réservoir n’est pas au bon calibre, astucieusement un manchon fait de tuyaux en caoutchouc de différentes tailles s’adapte à peu près, il faut quand même mettre un récipient, un demi bidon en plastique, en dessous pour récupérer ce qui fuit. Hum! Hum! Super! ça fleure bon le Gaz Oïl, d’autant que le soleil cogne fort, ça active les effluves. Et nous voila partis sur la grand’ route qui nous mènera jusqu’à Khartoum, il faut compter un peu plus de 3H30, car Ali est rapide quoique très prudent.

Le trafic sur cet axe important, vecteur principal joignant la capitale au Sud Soudan, est beaucoup plus dense que quelques mois auparavant lors de mon précédent séjour. Beaucoup de bus chinois flambant neuf et de moins en moins de ces camions Austin ou Bedford des années 1965 transformés en char à bancs tôlés, sans carreaux et joliment décorés de paysages alpins verdoyants.Petite digression: les propriétaires interrogés confirment que dans les dessins ce qui est le plus difficile à rendre ce sont les lacs de montagne, faut dire qu’ils n’ont pas vraiment d’exemple desquels ils pourraient s’inspirer.

Sur le bas-côté comme toujours les carcasses parcheminées des vaches, bourricots, biquettes, moutons et chiens alternent avec de gros pneus totalement détruits, et aussi de plus en plus souvent avec des véhicules accidentés. Pendant le trajet nous ne compterons pas moins de cinq accidents très importants de camions. Sans doute les accidents de la nuit car les marchandises sont encore là jonchant le sol, sous la bonne garde d’un homme en djellaba, enturbanné et armé de son inséparable gourdin. Pendant le trajet Sergio me raconte des histoires de ces longues années de mécano dans les coins les plus inattendus. C’est rigolo et ça passe vite. Souvent nous rions franchement et Ali en profite pour rire à son tour même s’il ne comprend rien…

Aux portes de Khartoum je fais comprendre à Ali que nous aimerions aller dans un dépôt de camions situé dans le quartier de Soba. Sûr de son coup il s’engage à droite c’est la bonne direction d’après mes souvenirs. Petit à petit la couche asphaltée s’estompe sous le sable pour disparaître complètement. Nous arrivons dans un bidonville épouvantable de saleté, plus une bagnole, pas une mob et évidemment pas un troquet. Des gamins tous très noirs de peau et gris de poussière jouent avec un bidon en plastic en guise de ballon. Passe un noble vieillard à la djellaba noire de crasse et cheveux blancs. Une discussion avec Ali s’engage, avec force gestes des bras, il désigne la bonne direction, il nous faudrait traverser le bidonville… Ali s’engage, mais immédiatement je lui fais comprendre de faire demi-tour, tant pis pour le dépôt. Nous filons vers le centre ville, mon Dieu comme la grande misère est difficile à envisager.

Nous arrivons à mon ancien bureau, et gentiment on me dit que j’ai pris un coup de soleil! Merci je n’avais pas remarqué! Comme à chaque fois que j’arrive après une courte ou moins courte absence, Abdulla “l’Esclave du Seigneur” ne manque pas de me dire que j’ai l’air en pleine forme et que je look very young. Le compliment pourrait être flatteur s’il ne le faisait pas à tout le monde! Sergio n’y a pas droit car il est chauve avec une barbe blanche, faut quand même pas déconner! Nous apercevons rapidement mon ami et contact local, très cordial et sympathique il nous quitte en vitesse car il a des rendez-vous importants, ce qui sera confirmé par la suite.

Voilà c’est tout pour aujourd’hui!

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