L’ami Nivaldo

L’histoire se passe en 1991.

Au plus fort de l’été austral, il peut faire très chaud et très humide à Rio de Janeiro. image001Notre bureau est au troisième étage, les fenêtres donnent sur Presidente Vargas, l’immense avenue du centre-ville. Les rayons de Phébus tapent fort sur les grandes baies, transformant les lieux en une vaste serre surchauffée. Sans air conditionné, ce serait tout simplement invivable, malgré les stores vénitiens.

Dans un obscur petit cagibi, coincé entre les cabinets et la cloison du fond de mon bureau, une antique machinerie est chargée de maintenir l’ensemble des locaux de la société à une température agréable et constante. L’engin a bien 30 ans. Horreur ! Une colonie de rats noirs a investi les lieux, on entend leur sarabande débridée dans les conduits d’aération. Pas question de se laisser envahir par ces rongeurs qui, en plus d’être sales, transmettent toutes sortes de maladies !

Nivaldo est un jeune chef d’entreprise, sa société prend en charge la manutention de notre installation d’air conditionné. Appelé à la rescousse pour la dératisation, il sera mon joueur de flûte de Hamelin – je me garderai bien d’oublier de le payer ! J’aime bien quand Nivaldo vient travailler au bureau. J’en profite pour mieux connaître le Brésil populaire et travailleur. Au fil de ses visites, je lui propose de nouvelles tâches – dont il s’acquitte d’ailleurs toujours avec efficacité – tels que le nettoyage complet des locaux et l’entretien des appareils d’air conditionné dans notre domicile.

Nivaldo et son jeune frère sont orphelins depuis leur petite enfance. Une institution religieuse les a pris en charge, leur donnant une bonne éducation et une solide instruction. Il me parle avec émotion de ses années passées dans cet orphelinat-pensionnat qui, curieusement, ne leur ont laissé que des bons souvenirs. Cette institution les a gardés jusqu’à ce qu’ils se forment à un métier avec lequel ils pourraient commencer une vie d’adulte. Il a choisi opportunément de se spécialiser dans le matériel d’air conditionné et son entretien. À l’écouter, on comprend qu’il garde une profonde dévotion pour ses anciens éducateurs. Régulièrement, comme bon nombre de ses camarades de l’institution, il fait des dons pour qu’à leur tour les nouveaux orphelins puissent avoir leur chance.

Nivaldo habite dans une banlieue extrêmement populaire et défavorisée de la ville de Rio, dans l’immense baixada fluminense et plus précisément dans le quartier dit de Belford Roxo. L’endroit n’est pas vraiment une sinécure… et il vaut mieux y aller de jour ! Un prolétariat bigarré s’entasse dans des logements souvent insalubres. Cette misère urbaine typiquement carioca et d’apparence sympathique est surtout bruyante et peut devenir violente. Il faut être sur ses gardes en permanence. image001Seul avantage : un train de banlieue dessert régulièrement cette destination, depuis la gare Centrale de Rio. La jeune épouse de Nivaldo, qui travaille dans le centre-ville, l’empreinte quotidiennement. C’est donc la grand-mère qui assure une présence au domicile pendant la journée et s’occupe des deux fillettes de 10 et 12 ans. Malgré l’environnement, l’habitation est raisonnablement confortable et a bon aspect. Attenant au logement, il a organisé un hangar-atelier pour stocker et réparer son matériel.

Nivaldo s’est porté acquéreur de la vieille voiture de service de notre société, une Chevrolet Opala modèle 1976, encore en bon état après 16 ans, car peu utilisée et toujours très bien entretenue. image001 Pour lui c’est une affaire et pour la société aussi, car ce véhicule est amorti depuis longtemps. Nous faisons les papiers de transfert de propriété. Cette transaction en marge du travail nous lie encore un peu plus. Nous en profitons pour partager une Brahma bem gelada. Nous parlons de la situation du pays, de l’éducation qu’il a eu la chance d’avoir, de celle de ses enfants, etc. Cependant, je le sens un peu « chose » – très certainement il a envie de parler. Comme nous sommes devenus presque amis, je m’attends confusément à une confidence.

Il y a quelques semaines, il a été cambriolé. Il me raconte : pendant la nuit, il a entendu du bruit dans son atelier. Un voyou était en train de sortir par le toit de son hangar avec, comme butin, son stock d’outils rangés dans deux de ses propres sacoches. Ni une ni deux, notre solide gaillard qui n’a pas froid aux yeux se lance sur le fuyard, réussit à le faire tomber et le maîtrise. En un tournemain le voilà ficelé avec du fil électrique. Et maintenant, que faire de ce voyou ? Se correr o bicho pega, se ficar o bicho come…

Avec une fausse décontraction, il m’explique que s’il le dénonce à la police, il sera régulièrement rançonné par les pandores comme gage de leur protection… C’est la règle et chacun la connaît. Mais s’il le laisse aller, il ne sera plus jamais tranquille et craindra chaque jour pour ses deux fillettes, car d’une part ce n’est pas la grand-mère qui pourra les défendre en cas de récidive et, d’autre part le voyou connaît désormais les lieux et n’aura qu’une envie : se venger de ce cuisant échec. Il faut prendre une décision rapidement, avant le lever du jour et surtout avant que ce cambriolage ne s’ébruite dans le quartier.

La décision : ce voyou doit disparaître, c’est la seule solution envisageable ! « Horresco referens ! » Je ne cherche pas à savoir comment Nivaldo s’y prend, charge le corps dans sa camionnette et s’en va l’abandonner loin de chez lui dans un terrain vague isolé, « Sic transit gloria mundi ». Une méthode expéditive et sans retour en arrière. image001Tous les jours les journaux à sensation tels que O Povo se plaisent à détailler des crimes crapuleux où les macchabées sont tout simplement jetés sur le bord des routes comme de vieux sacs sans usage. Peut-être un article a-t-il évoqué ce cadavre…

Abasourdi, je suis à court d’arguments. Ne pas juger, oui d’accord ! Mais enfin, il y a tout de même mort d’homme… Et pourtant, mon amitié reste intacte. Nivaldo, en me révélant son secret, m’a fait participer à sa vie de carioca sans concession, c’est bien ce que je voulais… non ?

Maintenant que j’écris ces lignes, je me demande simplement : « L’ami Nivaldo… a-t-il toujours la vieille Chevrolet Opala couleur café crème ? »

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui !

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Le forgeron borgne

Je me suis fait un nouvel ami.

Au lieudit du « Poisson », sur la mauvaise piste qui joint le gros bourg d’Araze à Kyabé un rassemblement de paillottes donne l’illusion d’un hameau. C’est actuellement la saison sèche et une fine poussière de glaise couvre absolument tout d’une pellicule grisâtre. En saison humide il y a tant d’eau que tous les habitants et le bétail de la région fuient vers des terres plus hospitalières, tout le paysage n’est alors qu’un immense cloaque de boue glissante.

Parmi ces misérables cases écrasées sous le soleil, il y en a une qui fait l’objet d’une animation particulière. Je fais stopper la voiture et m’approche. C’est une forge ! Oh ! Mais une bien petite forge, et bien misérable. Il y a là deux postes de travail, le père et le fils travaillent ensemble, ça je ne l’apprendrai que par la suite. Ils sont tous les deux forgerons. L’ensemble des outils de cet atelier de campagne y compris la forge, les marteaux, et le reste du fourbi rentre dans un petit sac à dos, on peut même en plus y mettre deux poignées de charbon de bois ce n’est pas ça qui prend de la place. J’observe ce que bricole le maître forgeron, assis par terre sous un mauvais toit qui le protège du soleil. Il travaille à même le sol et toute son activité se fixe sur une enclume qui n’est en réalité qu’une barre de fer vaguement épatée et fixée dans le sol. Pour ne pas que cette enclume s’y enfonce, il a astucieusement soudé un vieux plateau de pédalier de bicyclette qui stabilise et bloque l’installation. A force de taper à longueur de journée, cette petite enclume est toute brillante et polie comme un miroir.

Nous sympathisons par gestes, et bientôt une connivence s’installe entre nous car nous sommes deux vieux ! Mon nouvel ami s’est spécialisé dans la fabrication de poignards. Chacun dans ce pays en possède un dont l’étui est fixé au bras. Cette fabrication n’est pas du grand art mais comme il est sympa je le félicite. Il me montre aussi des faucilles de sa fabrication, elles n’ont pas beaucoup évolué depuis les débuts de l’âge du fer. Évidemment il s’enquiert de savoir si là-bas chez nous nous avons les mêmes. Hé ! Hé !, c’est que je ne suis pas né de la dernière pluie moi ! Je ne vais pas le sonner avec des tracteurs et autres faucheuses automatiques. Je lui décris une faux comme en avait les faucheurs autrefois dans nos campagnes. Je lui dis que le lendemain je lui montrerai ce que c’est avec un dessin à l’appui.

Pour forger il se sert à la fois de ses mains et de ses pieds… La lame du couteau est maintenue en bonne position sur l’enclume par sa main gauche et l’un de ses pieds, et de sa main droite il martèle sans arrêt la lame rougeoyante de son poignard en cours de fabrication.

la forge 1(100)_1Pour mon plaisir il active sa forge miniature. Deux sacs en cuir souple de la taille d’un sac à main courant, sont activés manuellement… évidemment. En levant il ouvre l’un des sacs afin qu’il se gonfle, pendant que l’autre déjà gonflé descend, fermé. L’ouverture des sacs se fait par deux baguettes qu’il serre ou desserre, en quelques secondes les petits charbons de bois sont au rouge vif, ça marche !  L’air arrive sur le foyer par une sorte de goulot en terre cuite afin de protéger de la chaleur les tuyaux et le système des deux sacs à air.
Je lui donne quelques bouteilles d’eau qui le changeront du jus de marigot habituel duquel il s’abreuve. Je remarque qu’il a un œil crevé… comme l’horrible Quanah, l’ennemi juré du Lieutenant Blueberry.  Nous nous quittons excellents amis. Quelques badauds sont venus voir le blanc, c’est toujours amusant la visite d’un étranger, ils s’empressent pour venir me serrer la main, comme si j’étais un politicard en campagne électorale. Je me demande comment aurait réagi Ségolène Royal ou un autre vieux briscard de la politique comme François Hollande !! En ce qui me concerne je n’ai qu’une envie : qu’on me laisse tranquille !

Tout ce petit monde vit dans une crasse sympathique, les oripeaux qu’ils portent n’ont pas vu l’eau claire depuis la dernière pluie, fin octobre et nous sommes à la fin du mois janvier… Tout est, disons gris assez sale et poussiéreux. Une femme passe non loin de moi, elle est aussi sale que les hommes, je ne sais pas si c’est une épouse ou une esclave, elle porte un super gros sac sur la tête. Tout un réseau de micro tresses court sur sa tête, je vois bien tout cela car elle est bien petite! Je ne saurai pas dire si elle a 30 ou 50 ans.
Comme promis le jour suivant me revoilà ! J’ai mes bouteilles d’eau et les photos de faux avec ou sans faucheur que j’ai sorties de Google. Mon nouvel ami est estomaqué que je sois revenu sur place pour reparler des explications un peu confuses, il faut bien le dire, de la veille. Je lui mime le geste auguste du faucheur, et vous allez rire, il comprend bien ce que je lui explique et les autres badauds aussi ! Mon chauffeur Singa Takera est là, il se marre un peu à son tour à me voir faire le mime! L’ambiance est bien détendue, la présence du chauffeur est un gage très positif ; quelque part ça prouve que je suis un homme sans préjugés puisque le chauffeur sourit. A celui-ci je demande si mon ami le forgeron s’offusquerait si je lui passe ma paire de lunettes de sécurité – il faut toujours prendre des gants quand un blanc intervient… Non ! C’est bon il acceptera c’est sûr ! Je lui passe mes lunettes en lui disant qu’il n’a plus qu’un œil « ouaed » au lieu de deux « etnin » et qu’il faut qu’il se protège pour ne pas prendre un éclat d’acier et risquer de perde le dernier. Il trouve ça sympa et range les lunettes dans un coin. L’un des badauds dit que c’est gentil d’avoir pitié de lui. J’ai la traduction de ce qu’il dit et je rectifie le coup tout de suite en lui disant que ce n’est pas de la pitié : je souhaite juste qu’il puisse travailler longtemps car ce qu’il fait est très bien. Le discours porte ! Tout un tas de commentaires auxquels évidemment je ne comprends rien vient animer cette remarque de ma part. Je suis quand même le champion de la démagogie.

Je constate qu’il a une sérieuse brûlure au pied et à la jambe, il faudrait lui trouver une pommade pour le calmer et empêcher une infection possible, car avec l’hygiène qu’ils ont on ne doit pas passer loin d’une complication sérieuse. Travailler par terre à 20 centimètres du foyer de sa forge, même petite, comporte des risques… Nous sommes sur le point de repartir quand un jeune homme assez propre et habillé à l’européenne vient me saluer et me parle en assez bon français. Il y a un député qui est de passage dans ce bled pourri, sûrement pour rançonner ses congénères. Il est là-bas dans sa grande djellaba blanche et son turban resplendissant comme le panache de notre bon Chevalier Bayard,  vautré dans un fauteuil à l’ombre d’une case ouverte sur l’extérieur. Le jeune homme me dit qu’en tant que blanc je pourrais aller le saluer pour échanger quelques idées. Hou la la ! Là je vois le coup qu’il va me demander d’embaucher son gendre qui ne fout rien et qu’en toute logique, en tant que blanc, je ne peux pas lui refuser de le prendre dans mon équipe. Le « en tant que blanc » me hérisse au plus haut point, ce jeune sorti de l’ENA local insiste sur le fait qu’en Europe nous ferions en tant que blanc la même chose pour un visiteur africain. Bon là pour le coup il se trompe pas mal ! Je botte en touche et Singa Takera mon chauffeur emploie les mots qu’il faut pour lui dire qu’en réalité nous sommes assez pressés et que le devoir nous appelle. Nous nous tirons vite fait de ce piège lâchement tendu.
En montant dans la voiture je vois que le maître forgeron a mis ses nouvelles lunettes de protection et me fait des signes d’amitié ! Nous nous sommes finalement bien compris.

Deux jours ont passé, et je me cherche une bonne occasion pour aller visiter Abdou, à présent je connais son nom. En effet je me suis dégoté un tube de pommade et de la gaze – exactement ce qu’il faut pour soigner les brûlures et lutter contre l’infection. Nous arrivons à la forge, Abdou est en train de terminer sa prière. Ce contretemps permet à tout un tas de badauds de venir voir ce visiteur qu’on reconnaît et qui s’incruste. D’ailleurs je pense que j’ai failli à toutes mes obligations car en toute logique j’aurai dû aller me présenter au chef du village avant de m’adresser à un de ses villageois d’une façon répétitive. Il est peut-être là au milieu des curieux en haillons… J’ai apporté de l’eau car je voudrais lui montrer qu’il faut avant tout désinfecter la plaie. Je sens Abdou mal à l’aise, aussi, plutôt que de passer à l’acte je fais expliquer au fils comment faire. Il y a vraiment trop de monde aujourd’hui et je pense qu’il vaut mieux ne pas s’éterniser, les hommes ne comprennent pas ce que je veux faire. Car enfin tout le monde s’en fout qu’un pauvre bougre borgne se soit brûlé la jambe. Qu’est-ce qu’on en a foutre des simagrées de ce blanc stupide ?

Abdou, en prenant la pommade et la gaze, farfouille dans les vieilles hardes qu’il a derrière lui, je crains d’être contraint à recevoir un cadeau qu’il me faudra de toute façon refuser… Mais Non !!! Pas du tout ! Je me trompe complètement : ce qu’il souhaite c’est que je lui apporte une couverture neuve car la sienne est foutue ! Et c’est vrai qu’il ne lui reste plus que des vestiges de couverture. Une couverture sans doute chinoise aux grosses fleurs fluo complètement défraîchie et pleine de trous. Pauvre Abdou, mon passage à sa forge c’est sans doute sa seule occasion d’avoir une nouvelle couverture, et il ne veut pas la laisser passer, comme je le comprends ! Avec Singa Takera nous entamons une stratégie de repli, car déjà d’autres villageois voudraient que je soigne leur enfant qui a mal à la gorge, etc. Mais je ne suis pas docteur, mes bons amis !

En terminant notre manœuvre, le fils d’Abdou vient nous dire qu’il est très heureux de nous avoir rencontrés, je lui recommande de s’occuper de son père et de soigner sa jambe. Il acquiesce, nous nous en allons.

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui !

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Ce qui s’appelle rater le coche !

L’histoire se passe au début de l’année 1989.

Il y a longtemps que je voulais faire connaissance  de l’importateur qui nous confie le transport de ses conteneurs de mangues et d’avocats originaires du Mexique.  Par chance un beau jour je reçois à mon bureau un avis de ladite société annonçant son arrivée.

Après un coup de fil très cordial, ce Monsieur fort aimable me propose de nous inviter à dîner au restaurant Cristou et moi.  Super, nous nous réjouissons de cette perspective. C’est convenu, je choisis le restaurant, je suis sur place et je suis sensé connaître les lieux. Fort de cet avantage, à la fois pour lui faire plaisir et ne pas rater une si belle occasion offerte,  mon choix se porte sur celui de San Angel dans le quartier de Coyoacan, qui est le plus chouette comme décor et une des bonnes tables de Mexico.

A l’heure convenue nous nous retrouvons et nous découvrons un homme fort sympathique et affable.  Nous échangeons nos cartes et  commençons à deviser. La présence de Cristou nous oblige grâce à Dieu à avoir des sujets de conversation autres que boulot boulot. Bientôt il y aura des élections présidentielles au Mexique, le parti au pouvoir ne devrait rien craindre d’une opposition naissante pas encore à même de remplacer l’indéboulonnable PRI, le parti  révolutionnaire institutionnalisé. Nous passons à table, les conversations se poursuivent.

A  l’occasion d’un blanc un peu plus long que les autres notre hôte nous dit presque discrètement que son fils chante.  Cristou et moi ne prêtons qu’une oreille distraite à ce commentaire,  nous sommes autrement plus absorbés par nos merveilleuses gambas, cuites au barbecue et savamment épicées. Ha ! Tiens  comme c’est intéressant un fils qui chante.  Visiblement nous ne portons pas l’intérêt qu’il faut à ce que nous dit ce Monsieur qui a l’âge de mon père.  Dans mon esprit le fils chanteur doit être un soprano  connu dans le petit monde de la musique classique dont j’ignore tout. Je ne suis pas fin musicologue du tout.  Cristou dans ce domaine n’est pas beaucoup plus forte que moi, mais sottement nous n’approfondissons pas le sujet.  Grave erreur de politesse de notre part, car nous ne voyons pas l’intérêt que porte ce père à son fils.

Le repas se poursuit et alors que nous attaquons le dessert, une salade de fruits d’anthologie, à croire que tous les fruits de la création se sont donnés rendez-vous à notre table… A nouveau  notre interlocuteur relance le sujet sur son fils et presque timidement nous dit qu’il s’appelle Jean-Jacques. Tout autre que nous aurait dû percuter, mais voilà nous n’avons jamais eu la télévision et les journaux comme les magazines n’entrent chez nous que quand ils sont subtilisés dans une salle d’attente. Les dossiers musique classique ou contemporaine, pop ou pas,  nous les sautons allègrement. Ma culture musicale s’arrête aux Bee Gees, aux Beatles, et aux Beach boys.  J’étonne encore mes amis en leur disant les noms et prénoms officiels de Ringo Star le batteur des Beatles. En revanche  parmi les français outre l’incontournable Johny,  je garde en mémoire curieusement  Jean Ferrat.  Ma grand’mère l’aimait bien,  cela m’avait paru tellement incongru de sa part que j’en suis venu à le découvrir puis à l’apprécier  à mon tour.  Mais là pour le coup le prénom Jean-Jacques ne nous dit absolument  rien ni à l’une ni à l’autre.  En face de nous, un profond dépit commence à se dessiner sur le bon visage de notre interlocuteur.  Peut-être avons-nous abusé de ces petites Coronitas bien fraîches et notre cerveau ne réagit plus avec la vivacité requise.  En tout cas nous ne réalisons pas l’étendue de la consternation qui plane sur notre table.

Après le dessert  doit en toute logique venir la note… L’ambiance a un peu perdu de son allant, et je crois bien que l’invitation va passer à l’as. Monsieur Glodman n’insiste vraiment pas pour payer et c’est de bonne guerre que je m’exécute,  c’est tout de même mon client après tout.

Rentrés à la maison nous demandons un peu à la cantonade à nos enfants s’ils ont entendu parler d’un chanteur du nom de Jean-Jacques Goldman ?  Quel tollé !  « Bien sûr que nous le connaissons c’est le chanteur le plus connu,  le plus adulé, le plus romantique… » Nous n’en revenons pas, quelle gaffe, quelle bourde, nous avons dîné avec le père du chanteur le plus lancé de son temps, une star de la musique, l’idole des jeunes dont une de nos nièces ne rate pas un concert,  et c’est là notre réaction !!!… Ce soir-là nous perdons des points précieux dans le ranking des « parents dans le coup ». Comme punition nous passons  directement dans la catégorie horrible des  dinosaures indécrottables.  L’histoire fait le tour de tous les copains qui n’en peuvent plus de moqueries, nous croulons sous les quolibets, toute honte bue.

Le lendemain je ne peux même pas m’excuser auprès de Monsieur Goldman, il est reparti vers l’Europe. J’espère seulement qu’il n’ira pas raconter à son fils l’étendue de l’ignorance de certains… Si je ne suis pas devenu un groupie de Jean-Jacques Goldman,  depuis je me suis un peu rattrapé j’ai lu quelques  biographies le concernant, et j’y ai aussi découvert son père.

J’ai appris  mais un peu tard que cet homme fut un résistant de la première heure pendant le conflit de 39-45. Peut-être a-t-il croisé Romain Gary ou Joseph Kessel qui m’ont aidé à comprendre un peu mieux l’état d’esprit des héros anonymes sans  lesquels la guerre se serait sûrement éternisée. Grâce à cette soirée j’ai maintenant  un visage et un nom à ajouter à la liste des combattants de l’ombre,  Ils sont mes modèles secrets.

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui !

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Une sortie bien sympathique.

Ce matin nous avons fait plein de choses, nous sommes sortis de la ville pour aller à Omdurman. Il y a plusieurs orthographes pour le nom de ce patelin qui n’est ni plus ni moins, depuis l’extension de la capitale, que le Khartoum sur la rive Ouest du Nil Blanc; devenant par la suite le Grand Nil tout simplement. Nous avons d’abord vu un très antique moulin à graines de sésame pour faire de l’huile de sésame vous vous en étiez douté, le litre d’huile de sésame coûte sur place 5 Livres soudanaises, soit à peu près 2,5 usd. Le moulin est meut par un grand chameau (un dromadaire en réalité) à qui on a bandé les yeux et qui tourne en rond toute la sainte journée attelé à un grand bricolage fait de pièces de bois et lesté par un lourd chargement de pierres. C’est un système un peu comme le jeu de l’équilibriste qui se tient sur une pointe avec un grand balancier lui permettant  des mouvements sans chuter. Nous avons pris des photos de l’ensemble, le maître meunier a été fort sympathique et disert, bien évidemment nous n’avons pas tout compris loin s’en faut. Forts de cette première mise en jambes, nous en avons profité pour nous faire confirmer l’itinéraire pour atteindre le but final de notre promenade: le marché aux bestiaux.

« C’est tout droit !» Nous dit-il, « Vous ne pouvez pas vous tromper, puis il faudra tourner sur la gauche… » Nous voilà partis pleins d’entrain. Au bout de 2 ou 3 kilomètres nous apercevons effectivement un troupeau de camélidés et des bêtes à cornes rassemblées un peu plus loin sur la gauche. A pied, nous y allons franchement et observons ces charmantes créatures, un gros taureau blanc vient à notre rencontre, et là je me rapproche d’un camion, seul abri à 300 mètres à la ronde, opportunément abandonné, il pourra nous servir d’abri le cas échéant… Arrive un gars avec des bottes en caoutchouc, sale comme tout, plein de sang et armé d’un coutelas grand comme ça ! C’est un boucher et pas du tout un assassin sanguinaire, nous discutons à bâtons rompus, je ne le contredis pas car lui est armé et moi pas!

Ainsi donc nous ne sommes pas à la foire aux bestiaux! C’est seulement dans un abattoir de quartier. Gentiment on nous invite à assister à l’abattage du bétail, je décline l’offre car nous n’avons pas pris de petit déjeuner. J’aime autant me faire servir un super bon café à la cardamone par une créature de rêve que j’aperçois derrière son petit fourneau à charbon de bois, plutôt que de chercher à avoir le cœur soulevé. Le café, excellent comme toujours (1 livre soudanaise par personne) est le prétexte pour tous les travailleurs du coin pour venir observer les blancs que nous sommes. Il y en a un qui sait 3 mots de français, Sarkozy est mentionné, mais ici comme en Syrie on préfère Chirac l’ami des frères Musulmans, et ils ne se cachent pas pour le dire! Ce qui prouve bien,  s’il le fallait, que sous leurs turbans et leur air de sortir de l’histoire les Soudanais savent et comprennent  la politique internationale. La voisine de Madame café vend des cigarettes et des biscuits alignés sur un petit meuble bancal, elle me demande si Cristou est une amie, je lui fais comprendre que nous sommes mariés et la voilà partie en des commentaires sans fin avec sa voisine. Les cheveux blancs de Cristou interpellent et les laissent interloquées…Nous profitons de ce moment d’intimité pour nous faire confirmer l’itinéraire  de notre escapade : la foire aux bestiaux. Un gars plus malin que les autres saute sur l’occase et dans notre voiture, il doit aussi y aller.

Et nous voilà repartis! Nous abandonnons tout tracé de rue ou de chemin pour suivre une piste sablonneuse qui zigzague entre des quartiers misérables écrasés de soleil. Pas un arbre, pas un coin de fraîcheur,  des ordures partout, des plastics colorés décorent tous les arbustes, des bourricots trottinent attelés à leur carriole,  copieusement bastonnés par leurs cornacs, mais quelle manie! Pourquoi brutaliser à longueur de temps ces pauvres bêtes?

Finalement une immense esplanade s’ouvre devant de notre véhicule, notre passager est super content, il va retrouver ses copains et raconter comme les blancs sont bizarres. Nous descendons et allons admirer un bétail composé essentiellement de taureaux tous très beaux. Ils arrivent du Darfour il y en a des milliers et seront vendus pour être consommés soit en Arabie Saoudite soit en Egypte. Les bouviers sont tous à pied, et comme de juste cognent de leur long gourdins recourbés sur les bêtes qui ne veulent pas obéir, ou bien qui se battent entre elles. Toute cette sauvage brutalité baigne dans une poussière couleur sable clair assez magique, on dirait ces photos romantiques à la façon de David Hamilton, mais le sujet est bien différent !

Ces cow boys d’un autre genre en sandalettes, turban et djellaba blanche font un spectacle étonnant. Nous poursuivons notre promenade sur l’immense champ de foire et nous nous rapprochons des camélidés. J’aime bien les chameaux, Don Juan prétend que le chameau ou le dromadaire comme on voudra, est le résultat d’un comité d’étude chargé de dessiner un cheval, grand, rapide, sobre, capable à la fois d’être monté par des humains et de supporter de lourdes charges. Il en est sorti le chameau, ou dromadaire pour les puristes. Je le trouve assez sympa malgré son air hautain, ses borborygmes cocasses, ses pets incessants et ses crottes ridicules, c’est mon animal fétiche.

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui !

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Les chars d’assaut.

Gros nuages de poussière et de fumée au loin sur la route en arrivant à Kosti. Tout d’un coup on comprend vite ce qui arrive, un gros, un énorme char d’assaut, chinois sans doute mais je ne pourrais pas préciser. Des soldats sont accrochés un peu partout. L’engin déboule à fond de train sur l’étroite route reliant Kosti au pont sur le Nil, terrorisant bourricots et taxis brinquebalants.

Compte tenu des embardées que fait le pilote du blindé, je demande au chauffeur de bondir hors de la chaussée et de se mettre bien sur le côté, même un gros véhicule comme notre Toyota Land Cruiser n’est pas vraiment un obstacle pour le monstre vert. Il nous croise dans un vrombissement d’un autre âge, les troufions sont hilares et couverts de poussière. Peu de temps après le frère jumeau du premier blindé arrive lui aussi à toute vitesse, également bourré de soldats brandissant des armes. Où peuvent bien aller ces bidasses en folie, quelle est la raison de leur joie ? Nous sommes dans une zone vaguement tampon entre le Nord et le Sud Soudan, mais je ne chercherai pas à savoir quel est le l’objectif des fêtards sur chenilles. Ce n’est pas le moment d’attirer l’attention sur nous !

Sur le bord de la route les gens hésitent entre terreur et enthousiasme. Il faut dire qu’après 20 ans de guerre civile les armes ont de quoi déstabiliser. Chacun doit penser, pourvu qu’ils ne s’arrêtent pas et qu’ils aillent au diable ! Une fois la poussière tombée et le silence revenu, il ne reste plus que les marques laissées par les chenilles sur la chaussée et un certain malaise il faut bien le dire.

Après cette halte providentielle, les bourricots attelés à leur carriole reprennent leur interminable noria de transport d’eau, philosophes sous la pluie de coups qui leur meurtri la croupe, pauvres bêtes.

Les chinois derniers demandeurs d’énergie ont jeté leur dévolu sur le pétrole soudanais. Une importante partie de la production locale leur est réservée, en échange… de grands travaux, du matériel militaire, et une aide technique omniprésente.

Demain nous retournons à Khartoum. On va voir s’il y a moyen de faire accélérer la documentation douanière… Ici tout est clair, fini et parti, il ne reste plus rien sur le chantier, tout est sur la route ou bien déjà arrivé au port d’embarquement.

Une page se tourne, l’aventure sur les bords du Nil touche à sa fin ce qui est bien triste dans le fond. L’ambiance me plait bien, même si ce n’est pas tellement folichon il faut bien le dire. Mais il y a le Nil millénaire, le petit peuple soudanais attachant et accueillant,

le ciel d’un bleu inégalé, les oiseaux magnifiques nichant par centaines sur les berges, la végétation et surtout les jacinthes flottantes si belles mais en même temps si envahissantes que l’équilibre écologique de la zone en est perturbé, le climat si agréable, il fait très chaud tout de même! Le décor vaut bien ce petit désagrément.

A Rabak nous avons trouvé un fournisseur de bière sans alcool made in Egypt, merci les égyptiens pour un coup vous m’êtes sympathiques! Pour notre dîner de départ Sergio s’est dépassé. Au menu ragoût de mouton avec force légumes le tout assez relevé à l’excellente poudre de piments : la chata, très bon! En plus bien arrosé, c’est un vrai régal que nous avons pris… au bureau! Le gardien et le chauffeur y ont droit eux aussi, mais pas à la bibine car même sans alcool c’est de la bière et le Coran dit NON. Comme dessert nous avons une pastèque que nous avons « salomoniquement » coupée en deux pour la partager avec Ali et son compère le gardien qui louche, je n’arrive pas à me mettre son nom en tête.

Les restes sont partis pour les chiens, ils ont commencé à manger bien sagement, presque poliment puis comme il n’y en avait sans doute pas assez, ça c’est terminé en bagarre rangée comme toujours ! L’un d’eux a du être sérieusement mordu car longtemps ses gémissements ont crevé le silence de la nuit, quelle vie de chien!

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui !

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Le vieux marcheur romain

L’autre soir, nous sommes encore en hiver, en allant en voiture à Figueras, nous dépassons un pauvre gars qui chemine sous une pluie glaciale. L’âme du bon Samaritain qui sommeille en chacun de nous me demande de m’arrêter pour l’embarquer lui et ses vieilles hardes. Son paquetage se compose d’une petite carriole de marché, habituellement tirée par les ménagères et de deux grands sacs plastique bien pleins. Je fourre tout dans le coffre et lui s’installe sur le siège arrière. Il est italien et comme je comprends un peu la langue, le voilà qui nous raconte sa vie. Il a vécu jusqu’à l’âge de 52 ans à Rome, puis un beau matin il a décidé de découvrir le monde… Et ça fait 12 ans qu’il marche dans tous les sens en Europe. Un voyage sans but bien précis, au gré de son humeur vagabonde.

Il nous parle de tout en vrac, sans doute cela lui fait-il plaisir de pouvoir  échanger quelques mots. Le pauvre il sent un peu le négligé, mais il est en grande forme physique pour un bonhomme de 64 ans qui dort à la dure depuis si longtemps. Certaines étapes l’ont marqué plus que d’autres, Thionville ??? On se demande le but recherché pour aller dans un tel patelin ! Curieusement pour une personne qui ne se déplace qu’à pied, il a beaucoup insisté sur les aéroports de Roissy et Orly, où il est allé à pied évidemment, pour voir les avions !

Des souvenirs épars remontent à la surface dans son discours, l’Allemagne qu’il n’a pas beaucoup aimé, tout y est très cher et en plus il ne parle pas le tedesco ! En revanche il parle assez bien le français pour avoir travaillé à plusieurs reprises dans le secteur agricole, ramassage des pommes, vendanges etc. Il a une connaissance très précise du coût de la vie et sait où trouver les grandes surfaces qui pratiquent des tarifs de combat ! A son avis les prix les plus bas sont en Espagne en revanche les routards dans son genre n’y sont pas bien vus. En France, parait-il, les gens sont plus sympas avec les pauvres…. Il possède assez bien l’espagnol et aussi le catalan, mais oui ! Rappelons au passage que cette langue est considérée comme très proche de celle parlée par les légionnaires de la Rome antique .

Il nous a avoué être retourné chez lui à Rome voilà 5 ans… On se demande l’accueil qu’il a pu avoir pour qu’à nouveau il soit sur les routes.

Comme il le souhaite, nous le laissons à la gare de Figueras, qu’il connaît et sait où passer la nuit sans soucis. Je lui recommande chaudement de se diriger vers le sud, Valencia, plutôt que d’aller à Madrid sa première option, les hivers y sont très rigoureux. Discrètement nous lui glissons un bon billet dans la main alors qu’il reprend possession de ses pauvres affaires. Il se confond en remerciements à la fois en français et en italien, nous rassure en disant que ses sacs de couchage sont bien chauds… Je pense que sa tête est moins solide que son corps, il a une pogne de fer le bougre.

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui !

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Une journée au bord du Nil.

Des péniches cabossées sont amarrées sur le quai de Rabak, il fait chaud sans doute 38 ou 39° à l’ombre, au soleil ça cogne bien. Ce sont des péniches hors d’âge contemporaines de l’arche de Noé c’est sûr! Faites en tôles rivetées et avec des bosses absolument partout. Les câbles en acier qui servent d’amarre ont tailladé les superstructures lui donnant l’aspect d’énormes boîtes de sardines mal ouvertes. Une série de camions modèle Bedford made in England mais customisés au Soudan de 40 ans d’âge sont en batterie pour un transbordement à la soudanaise. Tout est bien organisé pas de cris, juste des chants pour se donner du courage, car tout se fait à dos d’homme comme au bon vieux temps des dockers costauds.

Le chauffeur fait aussi office de pointeur, c’est le seul gros et le seul en djellaba et bonnet blanc. Tout le reste de la valetaille est en haillons et bien noir de peau. Le jhawaya est salué aimablement c’est toujours rigolo de voir un blanc qui passe et n’est pas agressif.

La noria des dockers est commencée, avant de passer à l’arrière du camion chaque porteur se saisit d’un bâtonnet bleu de 10 centimètres de long dont un petit tas est disposé à côté des camions, en cadence deux acolytes se saisissent d’un sac de 50 kilos qui est balancé en un tournemain sur les épaules du porteur, en cadence et toujours en chantant la même chose, un deuxième sac est placé sur le premier. Et voila 100 kilos! Le costaud sans tituber passe par dessus les câbles, va sur la barge, remet son bâtonnet au pointeur et décharge ses deux colis sur un tas déjà bien formé. En tongs à moitié défoncées, il grimpe sur des sacs qui forment un semblant d’escalier. Ce sont des sacs portant la bannière étoilée des États Unis et contenant du riz ou bien des haricots. American Aid peut-on lire dessus. Il y en a des dizaines de tonnes. Les camions se vident, les péniches s’enfoncent doucement et bientôt c’est fini! Les porteurs se changent en deux secondes et trouvent des fringues à peu prés décents. Le pointeur a fini son boulot, sans changer de casquette il monte dans son camion faire le chauffeur.  » Jhawaya veux-tu profiter du camion pour retourner en ville? » « Non merci je reste ici pour l’instant » Sympa le mec.

Bientôt ce sera l’heure du Salah du soir et tous se retrouvent en rang pour prier ensemble au bord de la route sur un tapis rapidement déroulé. Puis se sera l’heure du dîner, petite plâtrée de haricots et un thé, le soir c’est léger. Les soudanais prennent un repas vers 10H00 du matin à base de foull, haricots rouges ou fèves, en rata tiède, écrasés dans une grosse gamelle avec des boulettes de poulet frit, de la mie de pain et un peu de jus pour faire passer. C’est avec une bouteille de Coca vide qu’ils écrasent cette mixture qui leur tiendra au corps, c’est pas cher et ça nourrit. D’ailleurs ils sont costauds comme tout.

Le soir tombe une fois de plus le soleil se glisse derrière les poutrelles du pont métallique construit par les Anglais. Pas un souffle d’air. Ce soir nous irons dîner sur le bord de la route où des cabanons servent des petits dîners, de la salade de tomates et du kharrouff pour pas grand-chose. Les gens sont sympa, ils nous dévisagent un peu, nous sommes avec Ali qui voit la vie en rose. A coté une jeune fille accroupie à même le sol est derrière ses petits fourneaux et prépare les boissons chaudes du soir sur du charbon de bois, thé et café aromatisés au goût des consommateurs. Elle est habillée comme un princesse d’une grande robe de satin noir aux manches vaporeuses, un foulard jaune met une note de fraîcheur à cette silhouette un peu austère. Elle a de belles dents blanches qui vont bien avec sa peau noire. Bientôt une de ses amies vient lui tenir compagnie, sans doute pour pouvoir observer les jhawayas de plus près, elle aussi est habillée en noir mais avec recherche, de grands dessins en fil doré décorent son dos, toutes les deux se racontent des histoires et sourient. Ali a fini sa prière et maintenant assis auprès de nous il récite tout doucement les Tiza Tizanin noms d’Allah en égrenant sont grand chapelet. Il est agréablement surpris que j’en sache quelques uns! Tout bon musulman se doit de savoir par cœur les 99 noms d’Allah! Ali ne veut pas dîner, car il a prévu de partager son repas avec le gardien tout à l’heure quand nous serons de retour au camp. Il prend juste un Seven Up, et nous explique quelque chose de drôle mais que je n’ai pas compris, comme souvent!

Un peu plus loin un grand brasero envoi des volutes de fumée parfumée, c’est indispensable! L’odeur des ordures brûlées est assez forte, c’est un moyen efficace pour éloigner à la fois les miasmes et les moustiques. Dans un nuage de poussière un bus de marque chinoise traverse le terrain vague qui nous sépare de la route pour se rapprocher de notre estaminet. Toute une palanquée de voyageurs en descend, mais heureusement ils doivent faire leur prière un peu plus loin avant d’envahir les tables vides qui nous entourent. Nous partons. La note avec les deux Coca que nous avons pris fera en tout 19 livres soudanaises, soit un peu plus de 6 euros. Je ne pense pas que ce repas aurait été du goût de Blas mon copain grand gourmet devant l’éternel… Après les sempiternels barrages de l’armée et leurs ordres débiles, nous passons devant les kalachnikovs avec un sourire un peu jaune tout en commentant tout bas: « Mon Dieu que les militaires sont stupides! »

Voilà c’est tout pour aujourd’hui.

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